Pseudotropheus "Tropheops Mutant"
ou l'apogée d'une journée bien mal commencée
Texte : Philippe Hotton
Photos : Walter Deproost

Samedi 24
octobre 1998. Cela fait maintenant une semaine que nous sommes partis de
Belgique. Avec Walter Deproost et Gilles Laurent, nous sommes sur l'île de
Likoma depuis le mercredi 21. Bien entendu, comme tous les hôtes de Stuart M.
Grant, nous sommes encadrés par l'équipe de pêcheurs dirigée par Barnabas
Mnkhwamba. Ce sont d'excellents plongeurs, très habiles pour attraper les
cichlidés destinés à l'exportation et de plus, très serviables et attentionnés.
Nous avons passé la première journée à plonger
entre les petites îles Mbamba qui se trouvent en face du resthouse Akuzike.
Nous y voyons des Maylandia
aurora, Pseudotropheus tropheops "Membe", Aulonocara hueseri et A.
walteri ou des Melanochromis
perileucos(ex: "Black & White" johannii). Barnabas et son équipe
dirigent ensuite la barque vers la plage de Chynyanya où ils doivent attraper
des Copadichromis mloto pour
l'exportation. Il est bon de préciser ici que les plongeurs ne prennent que les
poissons commandés par l'exportateur et ce dans les quantités demandées. Sous
un soleil brûlant, nous patientons pendant une petite heure qu'ils aient terminé
leur travail et nous nous rendons ensuite à Mbuzi Island, îlot constitué d'énormes
rochers. Cet endroit est impressionnant. Je filme quelques espèces de cichlidés
comme des Ps. tropheops "Red
Cheek" ou des Melanochromis
parallelus mais aussi une grande éponge blanche accrochée sous un rocher
oblique.
Le lendemain, après avoir rempli les formalités
douanières au bureau de l'immigration, nous traversons le détroit qui sépare
Likoma du Mozambique pour plonger tout d'abord à Mara Point où l'on trouve des
Pseudotropheus socolofi dont la
dorsale est ornée d'un liseré noir puis nous plongeons en face de Cobue où la
population de Pseudotropheus socolofi
ne présente pas ce liseré noir et c'est également ici que nous observons avec
plaisir les magnifiques Cynotilapia afra
"Cobue", chez lesquels la moitié supérieure du corps est jaune doré.
Nous voici donc arrivés à ce fameux samedi 24
octobre. A 8h00, nous nous rendons au bureau de postes pour donner des nouvelles
à Stuart après le voyage au Mozambique. Barnabas tient à ce que Stuart soit
rassuré. Il faudra attendre une heure et demi pour que la communication soit établie.
Nous retournons au resthouse pour attendre la barque des pêcheurs et allons
nous ancrer près de l'île de Maingano. Cet îlot est célèbre pour ses Melanochromis
sp. "Maingano" maintenant décrits comme M.
cyaenorhebdos. Dès que je suis sous l'eau, je constate qu'il y a peu d'air
fourni par le détendeur. Il faut vraiment "tirer" pour avoir un peu
d'air dans les poumons. Je remonte dans la barque. Richard, l'adjoint de
Barnabas, démonte le détendeur, tripote un peu puis le remonte. Ce n'est pas
encore parfait mais c'est suffisant pour plonger. Je ne descend pas plus bas que
10 mètres et filme les fameux Melanochromis
ainsi que des Labidochromis freibergi.
Soudain, alors que Gilles et moi sommes à 6 – 7 mètres de profondeur, nous
ne recevons plus d'air. Nous remontons en catastrophe. Le tuyau qui alimente la
bouteille s'est décroché, vidant ainsi instantanément celle-ci de l'air
contenu.
Nous partons ensuite pour Ndumbi Rocks, récif constitué
de quelques rochers situé à un kilomètre des côtes de Likoma. Il y a là un
fort courant et nous ne recevons pas assez d'air, j'ai juste le temps de filmer
un Ps. elongatus "ornatus"
et je remonte. Gilles refait un essai, descend à 15 mètres et ne reçoit plus
d'air du tout. Il nous fait une magnifique remontée en catastrophe et, dégoûté,
décide de ne plus plonger ce jour-là. Avant de quitter Ndumbi Rocks, nous
observons une loutre qui se prélasse sur les rochers. Elle se gratte en se trémoussant
sur les roches et cela amuse beaucoup les plongeurs.
Nous faisons un arrêt le long des rivages rocheux près
de Yofu. Les plongeurs doivent prendre à cet endroit des Cynotilapia afra "Red Top" et des Maylandia aurora. Ils attrapent les poissons en les attirant dans un
grand filet et les remontent de
suite dans la barque. La remontée est trop rapide et de nombreux poissons ont
les intestins qui ressortent de l'anus. Barnabas décide de plonger avec un
aide, Joseph, et de prendre les poissons à moins grande profondeur. Ils placent
le filet un peu en retrait. Joseph appâte les poissons en agitant ses palmes au
dessus des rochers tout en reculant vers le filet. Les cichlidés se précipitent
sur les sédiments soulevés du fond et tourbillonnant dans l'eau. Ils suivent
ainsi Joseph qui les attend avec Barnabas pour les encercler avec le filet. Et
voilà, le tour est joué.
Ensuite, Walter et moi-même plongeons à Mbako Point.
Cet endroit est constitué d'éboulis de roches plus ou moins grosses, certaines
ayant parfois un volume d'une dizaine de mètres cube. Je me mets à la
recherche d'un Maylandia zebra
"Marmelade Cat", n'ayant pas encore eu l'occasion d'en filmer un lors
des précédentes plongées. Je me promène ainsi par cinq mètres de profondeur
tout en guettant les reflets si spécifiques de ces mâles quand mon attention
est attirée par des couleurs bizarres surgies d'entre quelques rochers. Je
m'approche et vois un poisson à la robe anormale fuser d'entre les roches pour
chasser quelques intrus puis retourner aussi vite dans son repaire. Je le vois
tapi au fond du trou formé par les rochers. Ma présence l'intrigue et il ne
veut pas sortir. Je reste immobile, couché sur les rochers, et après une
petite minute, il ressort de sa grotte. Je n'en crois pas mes yeux, c'est un Pseudotropheus tropheops "Mutant". Le seul exemplaire
connu à ce jour a été photographié par Andreas Spreinat en Tanzanie. Et là,
devant l'objectif de ma caméra, il y en a un! Je le filme pendant de longues
minutes. Comme je suis content d'avoir mis des batteries neuves dans la caméra!
Je repère l'endroit en situant quelques gros rochers et pars à la recherche de
mon ami Walter pour lui montrer ma découverte afin qu'il en fasse quelques
photos. Je le trouve à une trentaine de mètres de mon trésor et lui fait
signe de me suivre. Je trouve assez facilement les gros rochers mais ne localise
plus le repaire du mutant. Je cherche, je cherche … rien, je suis désespéré.
Je fais signe à Walter que je ne trouve pas quand soudain je le vois sortir de
son trou. Le taquin! Il se cachait! Pendant que Walter fait des photos, je
trouve finalement un Marmelade Cat de toute beauté que je filme pendant un
minute puis je remonte sur le bateau.
Entre-temps, Walter est déjà remonté tout excité.
"Le même, le même que dans le bouquin de Spreinat! Philippe a trouvé un
mutant !" Quand j'arrive près du canot, Barnabas est prêt pour plonger,
un filet à la main. Il doit se dire que ces blancs font beaucoup de bruit pour
rien mais me suit sous l'eau. Je cherche la cachette du mutant et pendant ce
temps, Barnabas attrape le Marmelade Cat que je venais de filmer, pensant
certainement que c'était là l'objet de toute notre excitation. Je retrouve le
mutant et fais signe à Barnabas. Il entoure le rocher avec le filet et agite
ses palmes sous le rocher et dans les failles afin de déloger le poisson.
Finalement, celui-ci s'enfuit et se prend dans le filet. Barnabas le remonte
avec précaution et le met dans un seau sur le bateau. Je suis fou de joie. Pour
mon deuxième voyage au Malawi, je trouve une merveille, une rareté. Et quel
concours de circonstances! Il aura fallu que le bateau jette l'ancre à cet
endroit, que je sois parti de ce côté et qu'au moment où je passais près de
son repaire, il en sorte justement pour que je fasse sa rencontre …
Avec Walter et Gilles, nous rions
d'avance de ce que nous allons dire à Ad Konings que nous retrouverons dans
quelques jours à Kambiri Point. Lui qui plonge depuis tant d'années dans ce
lac n'en a jamais vu. Barnabas non plus et pourtant cela fait 22 années qu'il
travaille pour Stuart. Il est très fier d'avoir attrapé de ce poisson. Il sera
mis dans un tonneau avec le Marmelade Cat et tenu isolé jusqu'à l'envoi vers
Kambiri. Il en profitera d'ailleurs pour éplucher soigneusement son infortuné
colocataire durant ces quelques jours. Je demanderai à Stuart de l'envoyer en
Europe lors d'une prochaine expédition vers Abysse.
Voilà une journée qui avait bien mal commencé mais
qui se termine dans le plus grand bonheur. Nous fêterons dignement l'événement
au bar de l'Ilala qui fait escale ce soir à Likoma.
Je demande à Barnabas de m'attraper pour la semaine
prochaine quelques femelles zebra OB ainsi que des femelles Ps.
tropheops "Yellow Chin" (Avec Walter, nous pensons que le poisson
collecté est un mutant de cette espèce). Il semblerait, que dans la nature, ce
soit la femelle qui choisisse le mâle en fonction d'une coloration conforme à
l'espèce. A choisir entre un mâle normal et un Marmelade Cat, elle repoussera
les avances de ce dernier pour choisir le spécimen normal. Il y a donc peu de
chance que le mutant puisse trouver à se reproduire dans la nature même si il
est particulièrement territorial. Dans un aquarium, seules avec le mutant, les
femelles n'auront pas le choix et devront se reproduire avec lui pour autant
qu'il ne soit pas stérile. Affaire à suivre … il y a encore tant de chemin
avant la Belgique.
Epilogue:
Le poisson est bien arrivé en Belgique. Il a d'abord
transité par le magasin ABYSSE à Champigny/Marne. Il avait bizarrement perdu
une grande partie de sa coloration si particulière mais avait gardé toute son
agressivité. Eric avait dû l'isoler dans un filtre tant il "tapait"
sur les autres poissons. Chez moi, il fut introduit dans un 600 litres avec
quelques femelles et des Cynotilapia afra
"Red Top". En quelques jours, il avait tué tous ses colocataires et
de plus avait perdu toutes ses couleurs et avait la robe normale Ps.
tropheops "Yellow Chin". Je ne saurai donc jamais à quoi aurait
ressemblé sa descendance!
En avril 1999, il fut présenté lors de l'exposition
Cichlidé de Borgerhout (Anvers). Seul dans un aquarium de 80 litres, il
montrait un comportement inhabituel pour un mbuna. Quand on posait son doigt sur
la vitre, il chargeait pour mordre, un peu à l'instar des gros cichlidés américains
qui ont souvent cette réaction.
A la clôture de l'expo, j'ai donné
ce poisson à Walter pour qu'il passe quelques semaines de vacances en Flandres
(le mutant, pas Walter ! ). Il fut alors installé dans le grand aquarium du
salon où il y a tant de poissons que le tyran ne sait plus où donner de la tête.
Ses couleurs spéciales ne sont pas revenues, il est gris noir avec juste le
bout de la tête qui est jaune orange.
Comme dit Walter : "Il a les couleurs de la
Flandre. Maintenant, il est chez lui !"
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